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écrivain belge - Page 9

  • Le mauvais rôle

    Jean-Baptiste Baronian commence Le mauvais rôle à la manière d’un polar : convoqué à la direction des ressources humaines, au dernier étage d’un immeuble bruxellois, Alex Stevens, 45 ans, fonctionnaire au ministère de la Culture, se retrouve en face de Sébastien Delage, qu’il a connu à la faculté de droit, pour un interrogatoire inattendu. Le type au regard fuyant – l’avait-il déjà à cette époque ? – lui montre une photo de lui au restaurant en compagnie de Bénédicte Bracke, directrice des Bibliothèques publiques. Elle a disparu.

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    Alex n’a plus de nouvelles de Bénédicte depuis leur récente rupture, et il n’a aucune envie de parler de sa vie privée avec Delage dont l’attitude, la curiosité lui déplaisent. En lui-même, il enrage. Que Bénédicte n’ait plus donné signe de vie depuis une semaine n’est pas son affaire ; qu’elle soit une agente de la CIA, comme le prétend l’autre, lui paraît hautement fantaisiste.

    Dans un café portugais, où il est entré pour digérer la nouvelle, il rumine tristement ses idées noires depuis qu’elle lui a annoncé vouloir se ranger, se marier avec un autre : « Vingt et un jours de dépit, de regret et de solitude », de « lente et inexorable décomposition ». La sœur, le père de Bénédicte sont-ils au courant de sa disparition ? Il se rend chez Léopold Bracke, qui avait essayé de lui vendre un jour de faux couverts art nouveau de Henry van de Velde, mais personne ne répond à son coup de sonnette.

    C’est alors que surgissent deux hommes, un gros et un maigre, qui l’obligent à les suivre et l’embarquent dans une Mercédès, le conduisent de l’autre côté du canal, à Vilvorde, jusqu’à un sinistre bâtiment à moitié en ruines. Dans une espèce de cage de verre tout équipée, ils l’interrogent sur les raisons qui l’ont amené à contacter Léopold Bracke, puis sur son rendez-vous avec Sébastien Delage – Alex ne comprend rien à cette histoire de fous ou d’espions. Autant leur mentir : il déclare qu’il vient d’être licencié.

    La « stratégie du mensonge » va entraîner Alex Stevens dans une succession de péripéties ou plutôt un engrenage de situations compliquées, jusque dans son propre appartement. Il se sent surveillé, ne sait pas pourquoi, et sa crise personnelle depuis que Bénédicte l’a quitté prend rapidement l’allure d’un effondrement général.

    L’auteur du Dictionnaire amoureux de la Belgique, dans ce court roman d’une bonne centaine de pages, nous balade à travers Bruxelles, ses bureaux, ses cafés, ses rues, à la suite de son héros en perdition. L’intrigue, vaguement policière au début, genre série B, convoque tour à tour l’improbable et l’étrange, et l’on pressent, plus on y avance, que Baronian nous a embarqués, nous aussi, dans un train fou. Freinera-t-il ou ira-t-il jusqu’au déraillement ?

  • Usés

    willems,paul,la cathédrale de brume,littérature française,belgique,nouvelles,poésie,imaginaire,écrivain belge,culture« Depuis lors, cette histoire de mots m’a poursuivi, dit Sergeï. Oui. Les mots s’usent, ou pire : ils tombent en panne. Tous ces mots que l’on voit chaque jour dans les journaux. Autos très usées. Il n’y a rien à faire. Il est trop tard. Nous sommes usés aussi et nous n’avons plus de plaine pour y élever des stèles. Je m’en rends compte depuis que j’ai perdu Macha. Ma fille. Si petite. Elle avait douze ans. Et je n’ai pas trouvé de mots pour parler d’elle dans ma mémoire. Alors j’ai fait une langue pour elle. Une langue secrète. Est-ce que j’ose dire : sacrée ? »

    Paul Willems, Dans l’œil du cheval (La cathédrale de brume)

    Source de la photo : http://www.papillonsdemots.fr/2014/07/05/memoire/

  • Paul Willems rêve

    Une trouvaille à la Librairie du Port de Toulon, où je ne pensais pas rencontrer le nom de l’écrivain Paul Willems, le fils de Marie Gevers, évoqué ici ou sur ce blog : La cathédrale de brume est un recueil de six nouvelles imprimées sur vergé ivoire, une belle édition ornée de bois de Max Elskamp (nouvelle édition Fata Morgana, 2005, celle de 1983 n’étant plus disponible). Pages non coupées, comme autrefois, pour ces six textes où Paul Willems raconte, rêve et fait rêver.

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    L’incipit de Requiem pour le pain met en appétit : « Il ne faut jamais couper le pain, dit ma grand-mère, il faut le rompre. Et elle me prend le couteau des mains. Je ne réponds pas. On se tait quand on entend des paroles sacrées. » Cette première histoire concerne la grand-mère et deux enfants, son petit-fils et sa cousine, une histoire d’amour et de mort, où Ostende – « Avant la guerre, Ostende flottait sur la mer » – est un lieu clé.

    On voyage beaucoup dans La cathédrale de brume : à Helsinki (Un voyage d’archevêque), en Extrême-Orient (Dans l’œil du cheval), en Bulgarie (Tchiripisch). Si Le palais du vide n’est pas localisé, la nouvelle éponyme nous ramène en Belgique, « dans la forêt d’Houthulst » au milieu des chênes et des hêtres. Entre blessures et bonheurs – « le bric-à-brac du non-dit qui s’est accumulé en moi au cours de ma vie et qui est devenu lentement la matière de mon rêve. » (Ecrire, communication à l’Arllfb, 1981)

    Avez-vous lu ce beau roman que Paul Willems a intitulé Tout est réel ici ? Vous retrouverez dans ce recueil son art de créer du rêve avec peu, par la magie des mots et des silences. Racontées à la première personne, ses histoires s’ancrent dans la réalité concrète. Parfois c’est un objet qui donne l’impulsion, comme le pain de la grand-mère ou cette toque de fourrure – « une merveilleuse chose en kloupki à poil doré » – aperçue à la vitrine d’un chapelier.

    Souvent, c’est une rencontre : avec un comte et sa femme dans « un immense appartement moderne » tout blanc, du moins à la première impression ; avec un « ethnologue en chambre » et professeur d’université, qui l’emmène en voyage dans sa voiture ; avec un ingénieur soviétique dont il a fait la connaissance en avion.

    Comme il l’écrit dans Le pays noyé, un autre texte dont vous pouvez lire des passages en ligne sur le site de l’Académie, « Tous, pourtant, emportaient des souvenirs. Étrangement, ils ne choisissaient pas seulement les souvenirs heureux, mais aussi les chagrins, « car, disaient-ils, l’ombre fait briller la lampe d’une lumière plus claire ». » La cathédrale de brume appartient aux récits « venus de la mémoire profonde », des textes mi-biographiques, mi-oniriques « d’une simplicité bouleversante » (Liliane Wouters).

    Dans l’univers de Paul Willems, l’étrange est familier. Des choses improbables se passent naturellement, c’est le monde d’un poète ou la poésie du monde. Il nous en reste des images, des sensations, impalpables comme celles que nous laissent nos rêves, mais qui flottent longtemps à la surface de nos souvenirs. Embarquez-y, si vous voulez, ou plutôt, comme sur les bois gravés de Max Elskamp qui ouvrent et ferment le recueil, posez-vous là comme un oiseau sur la branche et laissez le vent des mots vous balancer.

  • Jaloux

    Tirtiaux couverture.jpg« Luise, ma Luise, que n’as-tu commencé une seule de tes lettres par « Mon amour » plutôt que par ce « Mon grand frère adoré » qui maintient entre nous cette distance dommageable à mon cœur ? Tu me libérerais d’un poids terrible.

    Il y a un mot pour nommer ce sentiment, un mot qui me fait horreur parce qu’il rapporte tout à soi, qu’il juge et emprisonne l’autre, s’attribue ce qui ne nous appartient pas ; et ce mot n’est autre que « jalousie ». Je deviens jaloux de ton Daniel, de toi, de vous, d’un bonheur qui, dans ma petite tête, me revient de droit et qui m’est subtilisé. »

    Bernard Tirtiaux, Noël en décembre

  • Noël et Luise

    Un titre parfait pour un cadeau de Noël (merci) : Noël en décembre (2015) de Bernard Tirtiaux conte une histoire d’amour, celui de Noël pour Luise. Dans ce septième roman du maître verrier dont vous avez peut-être lu le premier, Le passeur de lumière, c’est Noël Molinaux qui raconte : « Je t’ai vue naître, Luise, de mes yeux vue, et, tout enfant que j’étais, ta venue est restée incrustée en moi comme si tu t’étais ramifiée à mes veines, greffée comme un écho aux battements de mon cœur, au timbre de ma voix. » (Incipit)

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    Sur les hauteurs de Saint-Jean-Sart (Aubel) © Isa (Les photos d’Isa)

    Un jeu de circonstances amène Klara von Ludendorff, fille unique d’un Berlinois fortuné, étudiante en chimie à l’Institut Solvay (Bruxelles), à accoucher en terre wallonne. Son amant enfui, elle a décidé de garder l’enfant. Ses parents chez qui elle rentre à la fin de l’année universitaire n’en savent rien. Le 27 juin 1914, dans un train en route vers Cologne, elle ressent les premières contractions.

    Au signal d’alarme, le train s’arrête « en pays de Herve entre bocages et prairies », près d’une route où Léopold, 13 ans, et Noël, 4 ans et demi, accompagnent le vieux Jeff sur une charretée de foin. Coïncidence, leur mère est sur le point d’accoucher en présence du Dr Duculot, un cousin. C’est la grand-mère de Noël qui vient en aide à Klara : Luise naît sous les yeux du gamin, juste avant sa petite sœur, Lucienne.

    Klara n’a pas de lait – la mère de Noël allaite donc aussi « ce petit chat blond aux yeux très bleus dont la fixité (le) fascinait ». Sur les conseils du grand-père, ancien maïeur du village, Klara regagne Berlin seule, à la mi-juillet, « pour se donner le temps d’arrondir les angles ». Mais elle ne revient pas en août 1914, entre-temps l’Allemagne a envahi la Belgique.

    Le père de Noël est appelé ; il compte sur Léopold, « un débrouillard de première » pour veiller sur la ferme avec ses grands-parents. Bientôt les bombardements autour de Liège leur font prendre la route de l’exode. Deux mois plus tard, ils retrouvent la maison pillée, tout sens dessus dessous.

    Noël 2014 est le premier des nombreux Noëls racontés dans ce roman, un moment fort dans la famille, « l’événement majeur de l’année ». Malgré la guerre, on décore le sapin, on prépare le banquet familial, l’abbé Varlet est convié : grives et sandres de Meuse en entrée, purée de marrons et biche rituelle, grâce au grand-oncle braconnier. La cave a été dévalisée, mais Léopold a ramené du vin et du champagne d’une maison en ruine.

    Le grand-père tient son interminable discours de circonstance quand des soldats « boches » font irruption, les enferment tous dans l’arrière-cuisine pour se rassasier de toutes ces bonnes choses. Il ne leur reste que les bûches à se partager. Fou rire tout de même quand un oncle reprend alors un passage du discours tenu juste avant : « Ayons une pensée solidaire pour nos braves soldats et les quelque 600 000 prisonniers… » !

    Ambiance de guerre, passage des saisons. Noël entre à l’école primaire en septembre 1915. Son père est prisonnier en Allemagne, ses sœurs grandissent – Luise est considérée comme telle – et Noël veille sur elles quand sa mère ou sa grand-mère sont trop occupées. Doué pour le dessin, il aime les croquer, Lucienne la ronde et Luise la claire qui chantonne, matin, midi et soir.

    Leur grand frère Léopold s’amuse de tout, ose tout. A la messe de minuit de Noël 1917, à laquelle des Allemands assistent aussi, Léopold disparaît après la communion. Une embuscade attend au retour la voiture de l’officier et de ses acolytes, attaquée, brûlée. La réponse est terrible : les trois fils aînés des voisins sont fusillés et cinq autres adolescents. Quand Léopold réapparaît à la fin de la semaine, sa mère lui donne une gifle monumentale et il s’en va.

    La guerre terminée, le père revient, affaibli. Léopold donne rarement des nouvelles, ne parle que de lui et de ses exploits dans ses lettres. Tous craignent à présent le retour de Klara pour venir reprendre Luise, mais elle ne se manifeste pas. Quand la petite « va sur ses huit ans », on décide de lui raconter d’où elle est venue. Elle confie à Noël sa tristesse de ne pas être de leur sang. Il la rassure : depuis sa naissance, elle est son « étoile » et il la défendra toujours, y compris contre ceux qui l’accusent d’être allemande ou juive.

    Ce n’est qu’en 1922 qu’une lettre arrive de Vienne : Klara y explique son silence par obéissance à son mari épousé pendant la guerre, mort depuis deux ans. Elle vient de se remarier avec Josef Stern, un juriste, et ils sont prêts à accueillir Luise. Quand ils l’emmèneront, Noël, le cœur arraché, les traitera de « Sales Boches ! Voleurs d’enfants ! » Son premier Noël sans Luise est d’une tristesse à peine consolée par un merveilleux cadeau : un appareil photographique.

    Noël en décembre suit les péripéties de cet amour indéfectible de Noël pour Luise. Entre les deux familles, des liens forts subsistent, on se revoit, on s’écrit, on fête Noël ensemble, en Belgique ou à Vienne. Noël devient journaliste, Luise musicienne, une pianiste très appréciée. Mais la deuxième guerre mondiale les entraînera tous dans la tourmente : sans nouvelles de Luise, Noël fera tout pour la retrouver, en espérant qu’elle ait survécu.

    Le récit parcourt une trentaine d’années, de juin 1914 à décembre 1945, au sein d’une famille wallonne confrontée deux fois à la guerre avec l’Allemagne. Comme l’écrit Marguerite Roman (Le Carnet et les Instants), Bernard Tirtiaux y a mis « des personnages attachants, ce qu’il faut de suspense, d’inquiétude et de consolation. »